Être féministe, est-ce détester les hommes ?

Et si la vraie question était : est-ce qu’on veut construire ce monde ensemble, ou chacun de son côté ?

Tu t’es déjà sentie un peu féministe sans oser le dire ?

Comme si le mot était trop gros, trop clivant, trop « en colère » ? Comme si l’assumer, c’était forcément en vouloir à quelqu’un ?

Moi, ça m’est arrivé. Et si tu hoches la tête, alors on va pouvoir en parler tranquillement.

féministe, égalité

Ce mot qui fait peur (des deux côtés)

On m’a souvent dit, sur le ton de la boutade : «  Ah toi tu es féministe, donc tu détestes les hommes. »  Cette phrase m’interpelle à chaque fois, parce que ça n’a absolument rien à voir.

Être féministe, pour moi, ça veut juste dire que je souhaite que les femmes aient les mêmes chances, les mêmes opportunités que les hommes. Que quand une femme dénonce une agression, on écoute sa voix autant qu’on écoute celui qui la conteste. Que les métiers du soin, de l’accueil, de l’accompagnement – tenus en grande majorité par des femmes – soient enfin reconnus à leur juste valeur.

Rien de plus. Rien de moins.

Mais le mot, lui, fait peur. Il fait peur à certaines femmes, qui ont peur de passer pour aigries. Et il fait peur à certains hommes, qui y entendent un reproche alors que c’est une invitation. Et moi, ce double malentendu m’interroge. Parce que pendant qu’on a peur du mot, on oublie ce qu’il y a derrière : juste l’envie d’un monde plus juste. Pour tout le monde.

Alors avant de juger le mot, je voudrais qu’on regarde d’où on vient.

Ma grand-mère a arrêté le piano

Ma grand-mère jouait du piano. Elle a même fait quelques scènes, quand elle était jeune, avant. Quelques scènes, juste assez pour qu’on sache ce qu’elle aurait pu devenir. Puis elle a eu des enfants. Beaucoup d’enfants. Et elle a arrêté. Le piano, la scène, tout ça.

Quand j’étais petite, elle me racontait cette vie d’avant avec des étoiles dans les yeux et avec beaucoup d’humour. Elle ne se plaignait jamais. Elle prenait toujours les choses du bon côté. Et je l’admirais profondément pour ça.

Mais aujourd’hui, avec le recul, je me pose une question, sans juger personne : est-ce qu’elle aurait pu faire autrement ? Est-ce que la société, à son époque, lui avait vraiment laissé le choix ? Et si ce choix existait, était-il vraiment libre ?

Je ne lui en veux pas. Je ne veux rien reprocher à sa génération. Mais je regarde la mienne, et je me demande : et nous, qu’est-ce qu’on a vraiment gagné ?

Ce qui a changé. Ce qui n’a pas bougé. Et ce qui n’a pas bougé partout.

Sur beaucoup de plans, on peut être fières. Les femmes peuvent faire des études, exercer presque tous les métiers, décider, en grande partie, de leur vie et de leur carrière. C’était impensable il y a quelques générations. Ma grand-mère n’avait pas ces portes ouvertes.

Mais soyons honnêtes deux secondes. Ce  » on « -là, c’est nous. Celles qui sont nées d’un côté du monde. Et même ici, même nous, on ne peut pas tout à fait dire que tout est gagné. Décider de son corps, par exemple, est-ce vraiment si simple, si évident, si protégé qu’on le croit ? Les droits qu’on tient pour acquis le sont parfois beaucoup moins qu’on ne l’imagine, et l’histoire a montré qu’ils peuvent se fragiliser plus vite qu’ils ne se construisent. Alors non, je ne dirais pas qu’on peut  » décider pour notre corps  » comme on coche une case. Je dirais plutôt qu’on a gagné des espaces de liberté – précieux – mais qu’ils ne sont jamais vraiment définitivement acquis.

Et puis il y a toutes celles pour qui rien de tout ça n’est vrai. Celles qui, ailleurs dans le monde, n’ont pas eu ces portes ouvertes. Celles qui paient, aujourd’hui encore, le simple fait d’être nées femmes. Et ce « on » que j’emploie si facilement, je dois parfois me rappeler qu’il ne les inclut pas.

Revenons à nous, à notre côté du monde. Même ici, même avec tout ce qui a été gagné, quelque chose n’a pas bougé.

On n’a jamais retiré aux femmes la charge domestique, la logistique familiale, la gestion des enfants, des rendez-vous, des vêtements, des émotions de tout le monde,… On a ajouté le travail professionnel par-dessus, sans jamais vraiment redistribuer ce qui se passait à la maison.

Alors on a gagné le droit d’exister ailleurs. Mais on a gardé, par-dessus, la responsabilité d’être celles qui tiennent tout.

Et c’est peut-être là que ça coince. Pas dans ce qu’on a ajouté aux femmes, mais dans ce qu’on n’a jamais retiré.

Et si on arrêtait de rire de ce qui nous épuise ?

Tu connais ces vidéos, sur les réseaux, où une humoriste raconte avec un sourire attendri à quel point son compagnon est incapable de voir ce qu’il y a à faire à la maison ? Le frigo vide, l’enfant à récupérer, le rendez-vous oublié ou ce qu’il laisse traîner dans la salle de bain. Et elle en rit. Et on rit avec elle. Et on commente  » pareil chez moi « , « trop vrai ».

Je ne lui jette pas la pierre, ni à elle, ni à nous toutes qui commentons. Elles font ce qu’elles peuvent, comme nous toutes. Et d’un côté, c’est précieux : ça fait du bien de se reconnaître, de se sentir moins seule dans un quotidien qu’on porte souvent en silence. Ce n’est pas rien.

Mais parfois, ça m’énerve. Pas parce que ce n’est pas vrai, c’est tellement vrai, justement. Mais parce que je me demande : est-ce qu’en riant, on ne s’habitue pas ? Est-ce qu’on ne transforme pas quelque chose qui devrait nous faire bouger en une petite fatalité amusante ?

Une blague, ça soulage. Mais ça ne redistribue rien. Ça ne pose pas la vraie question, qui n’est pas  » pourquoi ils ne voient rien ?  » mais plutôt  » pourquoi c’est toujours à nous de tout voir, de tout gérer, d’être flexibles, compréhensives, accommodantes ? « 

Pourquoi la souplesse et la patience, ce serait encore notre travail ? Pourquoi devrions-nous accepter des attitudes en dessous et encore nous en amuser pour ne froisser personne ? Et si, un jour, la question se posait dans l’autre sens : pas  » comment faire pour qu’elles supportent mieux « , mais  » comment faire pour que chacun prenne sa vraie part  » ?

Je ne dis pas ça contre les hommes. Beaucoup sont présents, impliqués, attentifs. Mais ce devrait être la norme, pas l’exception qu’on célèbre.

Et si le vrai pas à faire, ce n’était pas de rire davantage, mais de commencer à en parler vraiment ? Ensemble. Pas les femmes entre elles pour évacuer, mais les femmes et les hommes côte à côte pour construire. C’est peut-être là que se joue la sororité aujourd’hui : pas se plaindre ensemble, mais se donner la force de demander autre chose. Et d’inviter les hommes à ce chantier-là, pas comme accusés, mais comme alliés.

1975 : l’Islande s’est arrêtée

En 1975, en Islande, 90 % des femmes ont cessé de travailler. Pas seulement au bureau. À la maison aussi. Pas de repas, pas de ménage, pas d’enfants. Elles ont tout posé, une seule journée.

Le message était simple, presque brut de simplicité : regardez ce qui se passe quand on n’est plus là.

À l’époque, les femmes islandaises représentaient 5 % du parlement et gagnaient en moyenne 60 % du salaire des hommes. Aujourd’hui, l’Islande est considérée comme le pays le plus égalitaire au monde. Coïncidence ? Pas sûr.

Ce qui m’a touchée dans cette histoire, ce n’est pas la colère. C’est la clarté du geste. Juste s’arrêter. Juste rendre visible ce qu’on ne voit plus à force d’être dans le décor.

Et si cette histoire continue de résonner autant, c’est peut-être parce qu’elle n’appartient pas au passé. Laetitia Colombani vient de lui donner une nouvelle vie avec son roman « Un jour sans femme » (éditions de L’Iconoclaste). Elle y fait le pari, justement, de ce geste transposé à aujourd’hui et à l’échelle du monde : et si, partout sur la planète, les femmes cessaient un jour de faire tourner le monde ? On y suit quatre femmes — en Islande, au Japon, au Salvador, au Sénégal — qui ne se connaissent pas, qui n’ont pas les mêmes vies, pas les mêmes combats, mais qui convergent vers un même refus. Ce qui m’a frappée dans ce livre, c’est qu’il ne s’arrête pas au constat. Il raconte la sororité en action : des liens concrets, une chaîne de confiance, une résistance qui se construit ensemble, jusqu’à la grève. Et il nous rappelle, avec beaucoup de douceur et de force à la fois, une chose simple : une journée peut suffire à faire basculer une histoire. Alors lectrice (lecteur), si tu cherchais un livre pour prolonger ce dont on parle ici, c’est peut-être celui-là.

Le 13 octobre 2026, on s’arrête

Cette année, le 13 octobre, un mouvement mondial reprend exactement cette idée. Il s’appelle World With Women. Toutes les femmes qui le peuvent sont invitées à poser leur journée : pas de travail rémunéré, pas de travail domestique, pas de consommation.

Le message n’est pas contre les hommes. Il n’a jamais été ça. Le message, c’est : regardez ce que nous faisons. Regardez qui porte quoi. Regardez ce qui s’arrête quand on s’arrête.

Le mouvement est apolitique, non confessionnel, porté collectivement. Il ne cherche pas à diviser, mais à rendre visible une réalité qu’on préfère souvent ne pas voir : à ce rythme, il faudrait encore 300 ans pour atteindre l’égalité politique et 134 ans pour l’égalité économique.

300 ans. C’est long. Et pendant ce temps, des femmes continuent de porter, seules, ce qui devrait être partagé.

worl with women, féministe, manifestation 13 octobre

Alors ce 13 octobre, l’invitation est peut-être double. Pour les femmes : poser sa journée, ou au moins s’arrêter une heure, pour voir ce qui se passe quand on manque. Et pour les hommes : pas pour se sentir coupables, mais pour voir, enfin, ce qu’ils ne voyaient pas. Parce qu’on ne peut pas partager ce qu’on n’a jamais vu.

Le masque à oxygène

Tu connais cette consigne dans les avions ? En cas de décompression, mettez votre masque à oxygène avant d’aider les autres.

La première fois que je l’ai entendue, j’ai trouvé ça égoïste. Et puis j’ai compris.

Si je n’arrive plus à respirer, je ne peux aider personne.

Combien de fois ai-je passé mes besoins en dernier ? Combien de fois me suis-je autocensurée en me disant qu’il fallait que je sois là pour tout le monde, quitte à m’oublier moi ? Un jour, je me suis arrêtée et je me suis demandé : qui s’occupe de moi ?

La réponse m’a fait mal. Pas parce que personne ne m’aime. Mais parce que j’avais tellement pris l’habitude d’être celle qui donne, que j’avais oublié que je pouvais aussi recevoir. Que j’en avais le droit.

Aujourd’hui, je choisis d’être présente à 100 % quand je suis là. Pas à 30 % en étant physiquement présente mais mentalement épuisée. Une présence pleine vaut mieux qu’une présence diluée. Et quand je m’autorise un moment pour moi, ce n’est pas un abandon. C’est une respiration. Et une femme qui respire peut mieux accueillir les autres.

Alors, on construit quoi, ensemble ?

Je ne te demande pas d’être d’accord avec tout ce que j’ai écrit. Je te demande juste une chose : est-ce que, quelque part, tu t’es reconnu ?

Parce que si on est honnêtes, il faut se dire une chose qui dérange un peu : si les femmes bougent et que les autres ne bougent pas avec elles, on tourne en rond. Ou pire, on va droit dans le mur. Le but n’a jamais été que les femmes portent plus, plus longtemps, plus fort. Le but, c’est un équilibre. Un équilibre vrai, pas un équilibre qu’on décrète et qu’on laisse ensuite retomber sur les mêmes épaules. Plus juste, plus équitable — mais équilibré quand même. Et un équilibre, par définition, ça ne se fait pas tout seul d’un côté.

Alors peut-être que le vrai chantier, il commence là où tout se joue : dans ce qu’on transmet.

À nos filles, apprenons à s’affirmer. À prendre leur place sans s’excuser, sans se faire petites, sans concession sur ce qu’elles sont et ce dont elles ont besoin — mais avec cette empathie qui est aussi leur force. Qu’elles sachent qu’elles peuvent être entières et douces à la fois.

Et à nos fils, apprenons autre chose que ce qu’on a trop souvent appris aux garçons avant eux. Apprenons-leur que le quotidien ne se fait pas tout seul, que la maison, les enfants, la logistique, c’est du vrai travail, que ça prend du temps et que ça mérite du respect. Apprenons-leur à respecter un non, à respecter le consentement, à dire ce qu’ils ressentent au lieu de le ranger quelque part où ça ne se voit pas. Apprenons-leur que prendre soin, ce n’est pas être moins un homme.

Et si on y regarde bien, ce n’est pas seulement eux qu’on doit éduquer autrement. C’est nous tous. Les femmes comme les hommes doivent réapprendre à être des êtres complets. Les hommes à apprivoiser cette part de douceur, d’accueil, de sensibilité qu’on leur a appris à taire. Les femmes à apprivoiser cette part d’affirmation, d’audace, de présence qu’on leur a appris à contenir. Parce qu’au fond, aucune de ces qualités n’a de genre. Elles sont juste humaines, et on nous a appris à n’en laisser vivre que la moitié de chaque côté.

Et peut-être que c’est ça, le monde qu’on a envie de construire : un endroit où, à force d’avoir réappris à être entiers, notre genre ne serait plus qu’une anecdote. Une jolie anecdote, même. Une couleur de plus dans le portrait, pas une case dans laquelle on vous range. Un monde où ça ne devrait plus jamais être une question de genre.

Parce que le féminisme, au fond, ce n’est pas une guerre des femmes contre les hommes. C’est juste l’envie, un peu têtue, un peu douce, un peu folle, de considérer tous les êtres humains comme égaux. Pas au-dessus, pas en dessous. Égaux.

Et ça, franchement, on ne le fera jamais les unes sans les autres.

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